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Vivons, ma Lesbie, et aimons-nous,
traitons comme rien tous les propos jaloux
de la trop sévère vieillesse.
Le soleil meurt et reparaît sans cesse;
mais nous, lorsqu’une fois meurt notre flamme éphémère,
il nous faut tous dormir d’une nuit éternelle.
Donne-moi mille baisers, et puis cent,
mille autres, et à nouveau cent,
et encore mille autres, et puis cent…
et par milliers, nous brouillerons si bien le compte
qu’il nous échappera,
et que nul ne pourra nous envier
en apprenant l’étendue du nombre de nos baisers !
Vivamus, mea Lesbia, atque amemus,
rumoresque senum severiorum
omnes unius aestimemus assis.
Soles occidere et redire possunt ;
nobis cum semel occidit brevis lux,
Nox est perpetua una dormienda.
Da mi basia mille, deinde centum,
dein mille altera, dein secunda centum,
deinde usque altera mille, deinde centum.
Dein, cum milia multa fecerimus,
conturbabimus illa, ne sciamus,
aut ne quis malus invidere possit,
cum tantus sciat esse basiorum.

***

Catulle (87-54 av. JC), Poèmes à Lesbie, V



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La dame que je suivais, développant sa taille élancée dans un mouvement qui faisait miroiter les plis de sa robe en taffetas changeant, entoura gracieusement de son bras nu une longue tige de rose trémière, puis elle se mit à grandir sous un clair rayon de lumière, de telle sorte que peu à peu le jardin prenait sa forme, et les parterres et les arbres devenaient les rosaces et les festons de ses vêtements ; tandis que sa figure et ses bras imprimaient leurs contours aux nuages pourprés du ciel. Je la perdais ainsi de vue à mesure qu’elle se transfigurait, car elle semblait s’évanouir dans sa propre grandeur. « Oh ! ne fuis pas ! m’écriai-je… car la nature meurt avec toi! »

***

Gérard de Nerval, Aurélia ou le rêve et la vie, 1855, extrait

Tableau de Botticelli, Primavera, 1477, détail : l’enlèvement de Flore.

AXIOME

Retirez le Q de la coquille : vous avez la couille, et ceci constitue précisément une coquille.


Je laisse à cet axiome, monsieur, le soin de perforer lui-même, de son bec rotatif à inser­tions de patacarbure de wolfram, les épaisses membranes dont s’entoure, par mesure de prudence, votre entendement toujours actif. Et je vous assène, le souffle repris, ce corollaire fascinant :

Et ceci est vrai; que la coquille initiale soit une coquille de coquillage ou une coquille d’imprimerie, bien que la coquille obtenue en fin de réaction soit toujours (à moins de marée extrêmement violente) une coquille d’imprimerie en même temps qu’une couille imprimée.

Vous entrevoyez d’un coup, je suppose, les conséquences à peine croyables de cette décou­verte. La guerre est bien loin.

Partons d’une coquille de coquillage, acarde ou ampullacée, bitestacée ou bivalve, bullée, caniculée ou cataphractée, chambrée, cloisonnée, cucullée… mais je ne vois pas l’intérêt de recopier dans son entier le dictionnaire analo­gique de Boissière. Bref, partons d’une coquille.
La suppression du Q entraîne presque immé­diatement la mutation du minéral inerte en un organe vivant et générateur. Et dans le cas d’une coquille initiale d’imprimeur, le résultat est encore plus spectaculaire, car la coquille en question est essence et abstraction, concept, être de raison, noumène. Le Q ôté permet le passage de l’essence à l’existence non seulement exis­tante mais excitable et susceptible de prolonge­ments.

***

Boris Vian, in Cahier n° 19 du Collège de Pataphysique
(4 clinamen 82 =26 mars 1955), « Lettre au provéditeur-éditeur
sur un problème Quapital et quelques autres »

Je rencontrai, dans mes voyages, un vieux bramin, homme fort sage, plein d’esprit et très savant ; de plus, il était riche, et, partant, il en était plus sage encore ; car, ne manquant de rien, il n’avait besoin de tromper personne. Sa famille était très bien gouvernée par trois belles femmes qui s’étudiaient à lui plaire ; et, quand il ne s’amusait pas avec ses femmes, il s’occupait à philosopher.

Près de sa maison, qui était belle, ornée et accompagnée de jardins charmants, demeurait une vieille Indienne, bigote, imbécile et assez pauvre.

Le bramin me dit un jour : « Je voudrais n’être jamais né. » Je lui demandai pourquoi ; il me répondit : « J’étudie depuis quarante ans, ce sont quarante années de perdues ; j’enseigne les autres, et j’ignore tout : cet état porte dans mon âme tant d’humiliation et de dégoût, que la vie m’est insupportable. Je suis né, je vis dans le temps, et je ne sais pas ce que c’est que le temps : je me trouve dans un point entre deux éternités, comme disent nos sages, et je n’ai nulle idée de l’éternité : je suis composé de matière ; je pense, je n’ai jamais pu m’instruire de ce qui produit la pensée : j’ignore si mon entendement est en moi une simple faculté, comme celle de marcher, de digérer, et si je pense avec ma tête comme je prends avec mes mains. Non seulement le principe de ma pensée m’est inconnu, mais le principe de mes mouvements m’est également caché : je ne sais pourquoi j’existe ; cependant on me fait chaque jour des questions sur tous ces points : il faut répondre ; je n’ai rien de bon à dire ; je parle beaucoup, et je demeure confus et honteux de moi-même après avoir parlé.

« C’est bien pis quand on me demande si Brama a été produit par Vitsnou ou s’ils sont tous deux éternels. Dieu m’est témoin que je n’en sais pas un mot, et il y paraît bien à mes réponses. « Ah! mon révérend père, me dit-on, apprenez-nous comment le mal inonde toute la terre. » Je suis aussi en peine que ceux qui me font cette question ; je leur dis quelquefois que tout est le mieux du monde ; mais ceux qui ont été ruinés et mutilés à la guerre n’en croient rien, ni moi non plus : je me retire chez moi accablé de ma curiosité et de mon ignorance. Je lis nos anciens livres, et ils redoublent mes ténèbres. Je parle à mes compagnons : les uns me répondent qu’il faut jouir de la vie et se moquer des hommes ; les autres croient savoir quelque chose, et se perdent dans des idées extravagantes : tout augmente le sentiment douloureux que j’éprouve. Je suis prêt quelquefois de tomber dans le désespoir, quand je songe qu’après toutes mes recherches, je ne sais ni d’où je viens, ni ce que je suis, ni où j’irai, ni ce que je deviendrai. »

L’état de ce bonhomme me fit une vraie peine : personne n’était ni plus raisonnable, ni de meilleure foi que lui. Je conçus que, plus il avait de lumières dans son entendement et de sensibilité dans son coeur, plus il était malheureux.

Je vis, le même jour, la vieille femme qui demeurait dans son voisinage ; je lui demandai si elle avait jamais été affligée de ne savoir pas comment son âme était faite. Elle ne comprit seulement pas ma question : elle n’avait jamais réfléchi un seul moment de sa vie sur un seul des points qui tourmentaient le bramin ; elle croyait aux métamorphoses de Vitsnou de tout son coeur, et, pourvu qu’elle pût avoir quelquefois de l’eau du Gange pour se laver, elle se croyait la plus heureuse des femmes.

Frappé du bonheur de cette pauvre créature, je revins à mon philosophe, et je lui dis : « N’êtes-vous pas honteux d’être malheureux dans le temps qu’à votre porte il y a un vieil automate qui ne pense à rien et qui vit content? — Vous avez raison, me répondit-il ; je me suis dit cent fois que je serais heureux si j’étais aussi sot que ma voisine, et cependant je ne voudrais pas d’un tel bonheur. »

Cette réponse de mon bramin me fit une plus grande impression que tout le reste : je m’examinai moi-même, et je vis qu’en effet je n’aurais pas voulu être heureux à condition d’être imbécile.

Je proposai la chose à des philosophes, et ils furent de mon avis. « Il y a pourtant, disais-je, une furieuse contradiction dans cette manière de penser ; car, enfin, de quoi s’agit-il? d’être heureux. Qu’importe d’avoir de l’esprit ou d’être sot? Il y a bien plus : ceux qui sont contents de leur être sont bien sûrs d’être contents ; ceux qui raisonnent ne sont pas si sûrs de bien raisonner. Il est donc clair, disais-je, qu’il faudrait choisir de n’avoir pas le sens commun, pour peu que ce sens commun contribue à notre mal-être. » Tout le monde fut de mon avis ; et cependant je ne trouvai personne qui voulût accepter le marché de devenir imbécile pour devenir content. De là je conclus que, si nous faisons cas du bonheur, nous faisons encore plus cas de la raison.

Mais, après y avoir réfléchi, il paraît que de préférer la raison à la félicité, c’est être très insensé. Comment donc cette contradiction peut-elle s’expliquer? Comme toutes les autres. Il y a là de quoi parler beaucoup.

Que tu te caches dans les trous de l’ombre,
que tu te sois donnée en mariage outre-mer,
je poserai sur toi un baiser dans le brouillard de Londres
des lèvres de feu des réverbères.

Que tu étires des caravanes dans le désert torride
où les lions montent la garde,
pour toi
je poserai sous le sable que le vent ride
ma joue saharienne qui arde.

Qu’un sourire sur tes lèvres s’allonge,
que tu regardes –
quel joli torero ! –
et soudain
je lance la jalousie dans les loges
de mon oeil mourant de taureau.

Que sur un pont tu portes ta distraite démarche
pensant
qu’il ferait bon en bas –
je suis
la Seine qui s’écoule sous les arches.
J’appelle et découvre mes dents gâtées.

Qu’au feu de tes trotteurs, avec un autre, tu allumes
la Strelka ou bien les Sokolniki,
c’est moi, perché là-haut, la lune
qui toute nue attend et se languit.

Je suis fort,
on peut avoir besoin de moi –
m’ordonner :
va te faire tuer à la guerre.
Ton nom sera
le dernier qui caillera sur ma lèvre déchirée par l’obus.

Mourrai-je couronné ?
A Sainte-Hélène ?
Sur les flots démontés de la vie je saute en selle,
je peux aussi bien postuler
l’empire universel
que les
menottes.

Qu’il me soit donné d’être tsar,
c’est ton minois
que sur l’or solaire de mes monnaies
j’ordonnerai au peuple
de frapper.

Et là-bas
où le monde à la toundra se lie,
où le fleuve et le vent nouent entre eux des marchés,
je graverai sur mes chaînes ton nom, Lili,
dans l’obscurité du bagne, j’embrasserai ma chaîne.

***

Vladimir Maïakovski, La Flûte de vertèbres, II, in A pleine voix, Anthologie poétique 1915-1930, éd° Poésie / Gallimard, traduction de Christian David.

le ciel est par dessus le toit.
si bleu, si calme
un arbre par dessus le toit
berce sa palme

la cloche, dans le ciel qu’on voit
doucement tinte
un oiseau sur l’arbre qu’on voit
chante sa plainte

mon dieu, mon dieu, la vie est là
simple et tranquille
cette plaisible rumeur là
vient de la ville

qu’as tu fait, ô toi que voilà
pleurant sans cesse
dis, qu’as tu fait, toi que voilà
de ta jeunesse ?

***

Paul Verlaine, Sagesse, 1881

La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
– Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

***

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1857

Je ne jalouse pas ces pompeux imbéciles
Qui s’extasient devant le terrier d’un lapin
Car la nature est laide, ennuyeuse et hostile ;
Elle n’a aucun message à transmettre aux humains.

Il est doux, au volant d’une puissante Mercedes,
De traverser des lieux solitaires et grandioses ;
Manoeuvrant subtilement le levier de vitesses
On domine les monts, les rivières et les choses.

Les forêts toutes proches glissent sous le soleil
Et semblent refléter d’anciennes connaissances ;
Au fond de leurs vallées on pressent des merveilles,
Au bout de quelques heures on est mis en confiance ;

On descend de voiture et les ennuis commencent.
On trébuche au milieu d’un fouillis répugnant,
D’un univers abject et dépourvu de sens
Fait de pierres et de ronces, de mouches et de serpents.

On regrette les parkings et les vapeurs d’essence,
L’éclat serein et doux des comptoirs de nickel ;
Il est trop tard. Il fait trop froid. La nuit commence.
La forêt vous étreint dans son rêve cruel.

***

Michel Houellebecq, La Poursuite du Bonheur, 1992

Le Beau Tétin

Tétin refait, plus blanc qu’un œuf,
Tétin de satin blanc tout neuf,
Tétin qui fais honte à la Rose
Tétin plus beau que nulle chose
Tétin dur, non pas Tétin, voire,
Mais petite boule d’Ivoire,
Au milieu duquel est assise
Une Fraise, ou une Cerise
Que nul ne voit, ne touche aussi,
Mais je gage qu’il est ainsi:
Tétin donc au petit bout rouge,
Tétin qui jamais ne se bouge,
Soit pour venir, soit pour aller,
Soit pour courir, soit pour baller;
Tétin gauche, tétin mignon,
Toujours loin de son compagnon,
Tétin qui portes témoignage
Du demourant du personnage,
Quand on te voit, il vient à maints
Une envie dedans les mains
De te tâter, de te tenir:
Mais il faut bien se contenir
D’en approcher, bon gré ma vie,
Car il viendrait une autre envie.
Ô Tétin, ne grand, ne petit,
Tétin mûr, Tétin d’appétit,
Tétin qui nuit et jour criez:
Mariez-moi tôt, mariez!
Tétin qui t’enfles, et repousses
Ton gorgias de deux bons pouces,
À bon droit heureux on dira
Celui qui de lait t’emplira,
Faisant d’un Tétin de pucelle,
Tétin de femme entière et belle.

Le Laid Tétin

Tétin qui n’as rien que la peau,
Tétin flac, tétin de drapeau,
Grand’tétine, longue tétasse,
Tétin, dois-je dire: besace ?
Tétin au grand bout noir
Comme celui d’un entonnoir,
Tétin qui brimballe à tous coups,
Sans être ébranlé ne secous.
Bien se peut vanter qui te tâte
D’avoir mis la main à la pâte.
Tétin grillé, tétin pendant,
Tétin flétri, tétin rendant
Vilaine bourbe en lieu de lait,
Le Diable te fit bien si laid !
Tétin pour tripe réputé,
Tétin, ce cuidé-je, emprunté
Ou dérobé en quelque sorte
De quelque vieille chèvre morte.
Tétin propre pour en Enfer
Nourrir l’enfant de Lucifer ;
Tétin, boyau long d’une gaule,
Tétasse à jeter sur l’épaule
Pour faire – tout bien compassé –
Un chaperon du temps passé,
Quand on te voit, il vient à maints
Une envie dedans les mains
De te prendre avec des gants doubles,
Pour en donner cinq ou six couples
De soufflets sur le nez de celle
Qui te cache sous son aisselle.
Va, grand vilain tétin puant,
Tu fournirais bien en suant
De civettes et de parfum
Pour faire cent mille défunts.
Tétin de laideur dépiteuse,
Tétin dont Nature est honteuse,
Tétin, des vilains le plus brave,
Tétin dont le bout toujours bave,
Tétin fait de poix et de glu,
Bren, ma plume, n’en parlez plus !
Laissez-le là, ventre saint George,
Vous me feriez rendre ma gorge.

Glossaire

baller = danser
bren = merde
ce cuidé-je = selon moi
chaperon = capuchon
compassé = mesuré
se contenir = se tenir, se conduire
dépiteuse = digne d’être méprisée
en lieu de = au lieu de, à la place de
flac = mou, flasque
glu = colle
gorgias = tour de gorge, guimpe
maints = plus d’un, plusieurs
poix = matière visqueuse à base de résine ou de goudron de bois
propre pour = idéal pour
pucelle = femme vierge
refait = bien fait (aucun lien avec la chirurgie plastique !!!)
rendant = dégoûtant, écoeurant
rendre ma gorge = vomir
secous = secoué
soufflets = gifle, claque
ventre saint George : juron !

A Charles Moureau

Femme venue à nous par la première femme
Avec cette douceur à lécher tes petits,
Riche comme la mort, plus creuse que la paille
Dans ce corps si profond agencé comme un nid,

Marché d’hommes, criée du soir, rapide fête,
Condamnée aux amours et de lait se mouillant,
Foire à plaisir soumise aux douze temps des bêtes,
Pourvoyeuse d’oubli, passage des vivants,
N’as-tu rien à prévoir, Porte des voluptés
Pour ce germe jeté qui te cherche et va prendre ?
Toi si douce à toucher par les longs soirs d’été,
N’as-tu pas la raison te pleurant dans le ventre ?

Ce que tu vas tenir plus tard dans l’air du monde,
Lié à toi, le temps qu’on te coupe de lui,
Sais-tu qu’il est gibier dès que tes flancs le donnent
Et que des morts vont naître aux hasards de ton lit ?

***

Tableau :  Tamara de Lempicka, Andromède.

Ce que j’écris :

La phrase qui tue :

Peu m'importe.
Peu m'importe quoi ? Je ne sais 
pas ; peu m'importe.
                    Fernando Pessoa

Classement par auteurs

Haïku !!!

Sans savoir pourquoi
                     j'aime ce monde
   où nous venons mourir___

                 Natsume Sôseki

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