Que tu te caches dans les trous de l’ombre,
que tu te sois donnée en mariage outre-mer,
je poserai sur toi un baiser dans le brouillard de Londres
des lèvres de feu des réverbères.

Que tu étires des caravanes dans le désert torride
où les lions montent la garde,
pour toi
je poserai sous le sable que le vent ride
ma joue saharienne qui arde.

Qu’un sourire sur tes lèvres s’allonge,
que tu regardes –
quel joli torero ! –
et soudain
je lance la jalousie dans les loges
de mon oeil mourant de taureau.

Que sur un pont tu portes ta distraite démarche
pensant
qu’il ferait bon en bas –
je suis
la Seine qui s’écoule sous les arches.
J’appelle et découvre mes dents gâtées.

Qu’au feu de tes trotteurs, avec un autre, tu allumes
la Strelka ou bien les Sokolniki,
c’est moi, perché là-haut, la lune
qui toute nue attend et se languit.

Je suis fort,
on peut avoir besoin de moi –
m’ordonner :
va te faire tuer à la guerre.
Ton nom sera
le dernier qui caillera sur ma lèvre déchirée par l’obus.

Mourrai-je couronné ?
A Sainte-Hélène ?
Sur les flots démontés de la vie je saute en selle,
je peux aussi bien postuler
l’empire universel
que les
menottes.

Qu’il me soit donné d’être tsar,
c’est ton minois
que sur l’or solaire de mes monnaies
j’ordonnerai au peuple
de frapper.

Et là-bas
où le monde à la toundra se lie,
où le fleuve et le vent nouent entre eux des marchés,
je graverai sur mes chaînes ton nom, Lili,
dans l’obscurité du bagne, j’embrasserai ma chaîne.

***

Vladimir Maïakovski, La Flûte de vertèbres, II, in A pleine voix, Anthologie poétique 1915-1930, éd° Poésie / Gallimard, traduction de Christian David.