Il reste à parler d’un état de l’âme qui, ce nous semble, n’a pas encore été bien observé : c’est celui qui précède le développement des passions, lorsque nos facultés, jeunes, actives, entières, mais renfermées, ne se sont exercées que sur elles-mêmes, sans but et sans objet. Plus les peuples avancent en civilisation, plus cet état du vague des passions augmente, car il arrive alors une chose fort triste – le grand nombre d’exemples qu’on a sous les yeux, la multitude de livres qui traitent de l’homme et de ses sentiments rendent habile sans expérience. On est détrompé sans avoir joui, il reste encore des désirs, et l’on n’a plus d’illusions. L’imagination est riche, abondante et merveilleuse; l’existence pauvre, sèche et désenchantée. On habite avec un cœur plein un monde vide, et sans avoir usé de rien, on est désabusé de tout. L’amertume que cet état de l’âme répand sur la vie est incroyable, le cœur se retourne et se replie en cent manières pour employer des forces qu’il sent lui être inutiles.

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Chateaubriand, Le Génie du Christianisme, 1802, extrait du livre III, chapitre 2, « Du Vague des passions »

Peinture de Girodet-Trioson : portrait de Chateaubriand, 1811