Éveilleur, arracheur,

Souffle souffert, souffle accoureur

Maître des trois chemins, tu as en face de toi un homme qui a beaucoup marché.

Depuis Elam. Depuis Akkad. Depuis Sumer.

Maître des trois chemins, tu as en face de toi un homme qui a beaucoup porté.

Depuis Elam. Depuis Akkad. Depuis Sumer.

J’ai porté le corps du commandant. J’ai porté le chemin de fer du commandant. J’ai porté la locomotive du commandant, le coton du commandant. J’ai porté sur ma tête laineuse qui se passe si bien de coussinet Dieu, la machine, la route – le Dieu du commandant.

Maître des trois chemins, j’ai porté sous le soleil, j’ai porté dans le brouillard j’ai porté sur les tessons de braise des fourmis manians. J’ai porté le parasol j’ai porté l’explosif j’ai porté le carcan.

Depuis Akkad. Depuis Elam. Depuis Sumer.

Maître des trois chemins, Maître des trois rigoles, plaise que pour une fois – la première depuis Akkad depuis Elam depuis Sumer – le museau plus tanné apparemment que le cal de mes pieds mais en réalité plus doux que le bec minutieux du corbeau et comme drapé, des plis amers que me fait ma grise peau d’emprunt (livrée que les hommes m’imposent chaque hiver) j’avance à travers les feuilles mortes de mon petit pas sorcier

vers là où menace triomphalement l’inépuisable injonction des hommes jetés aux ricanements noueux de l’ouragan.

Depuis Elam. Depuis Akkad. Depuis Sumer.

***

Aimé Césaire, Soleil cou coupé (1947), p.188 Seuil, éd. 2006

Version audio par Bernard Ascal

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