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Dans ce passage, Adso demande à son maître Guillaume de l’éclairer à propos de l’hérésie : il ne s’y retrouve pas dans les différents mouvements hérétiques, et surtout, veut comprendre l’origine de l’hérésie. Guillaume lui répond en faisant de l’image du lépreux le symbole de l’exclusion en général.

– Tu as vu parfois dans les campagnes des groupes de lépreux ? […] Ils sont pour le peuple chrétien les autres, ceux qui se trouvent en marge du troupeau. Le troupeau les hait et ils haïssent le troupeau. Ils nous voudraient tous morts, tous lépreux comme eux. […] Les lépreux exclus voudraient entraîner tout le monde dans leur ruine. Et ils deviendront d’autant plus méchants que tu les excluras davantage, et plus tu te les représentes comme une cour de lémures qui veulent ta ruine, plus ils seront exclus […].

– Mais vous parliez d’autres exclus, ce ne sont pas les lépreux qui composent les mouvements hérétiques.

– […] En  effet. Nous parlions des exclus du troupeau des brebis [les hérétiques]. Des siècles durant, […] ils ont continué à vivre en marge, eux les vrais lépreux dont les lépreux ne sont que la figure placée là par Dieu pour que nous comprenions cette admirable parabole, et [pour que] disant « lépreux » nous comprenions : « exclus, pauvres, simples, déshérités, déracinés des campagnes, humiliés dans les villes ». […] Exclus qu’ils étaient du troupeau, ces derniers ont toujours été prêts à écouter, ou à produire, toute prédication qui, se référant à la parole de Christ, mettrait de fait sous accusation le comportement des chiens et des pasteurs [les seigneurs et les religieux], et promettrait qu’un jour ils seraient punis. Cela, les puissants l’ont toujours compris. La réintégration des exclus imposait la réduction de leurs privilèges, raison pour quoi les exclus qui prenaient conscience de leur exclusion se voyaient taxés d’hérétiques, indépendamment de leur doctrine. Et eux, de leur côté, aveuglés par leur exclusion, n’étaient au vrai intéressés par aucune doctrine. L’illusion de l’hérésie, c’est ça. Tout un chacun est hérétique, tout un chacun est orthodoxe, la foi qu’un mouvement offre ne compte pas, compte l’espérance qu’il propose. Toutes les hérésies sont le pennon d’une réalité de l’exclusion. Gratte l’hérésie, tu trouveras le lépreux. Chaque bataille contre l’hérésie ne tend qu’à ça : que le lépreux reste tel [et, ajouterais-je, que le « non lépreux » reste « non lépreux »]. Quant aux lépreux que veux-tu leur demander ? Qu’ils distinguent dans le dogme trinitaire ou dans la définition de l’eucharistie ce qui est juste de ce qui est erroné ? Allons, Adso, ce sont là jeux pour nous, hommes de doctrine. Les simples ont d’autres chats à fouetter.

Extrait du Nom de la rose, Umberto Eco, 1980, p. 216 à 219, éd. Le Livre de Poche.

L’action se passe au début du XIVème siècle. Discussion animée entre Ubertin de Casale et Guillaume de Baskerville, anciens inquisiteurs : le premier prétend qu’un certain Bentivenga a par le passé commis des crimes atroces qu’il aurait avoué sous la torture ; le second donne alors une opinion intéressante sur ce genre d’aveu :

– Il n’est qu’une seule chose qui excite les animaux plus que le plaisir, et c’est la douleur. Sous l’effet de la torture tu vis comme sous l’empire d’herbes qui donnent des visions. Tout ce que tu as entendu raconter, tout ce que tu as lu, te revient à l’esprit, comme si tu étais transporté, non pas vers le ciel, mais vers l’enfer. Sous la torture tu dis non seulement ce que veut l’inquisiteur, mais aussi ce que tu imagines qui peut lui être agréable, parce qu’il s’établit un lien – certes, vraiment diabolique ce lien-là – entre toi et lui… Je connais tout cela, Ubertin, j’ai fait partie moi aussi de ces groupes d’hommes qui croient produire la vérité avec le fer incandescent. Eh bien, sache-le, l’incandescence de la vérité est d’une autre flamme. Sous la torture, Bentivenga peut avoir dit les mensonges les plus absurdes, parce que ce n’était plus lui qui parlait, mais sa luxure, les démons de son âme.

– Sa luxure ?

– Oui, il y a une luxure de la douleur, comme il y a une luxure de l’adoration et même une luxure de l’humilité.

***

Extrait : Eco, Le Nom de la Rose, 1980, Le Livre de poche, « premier jour », « sexte », p. 69

Illustration : Sean Connery (Guillaume de Baskerville) et Christian Slater (Adso de Melk) dans Le Nom de la Rose, Jean-Jacques Annaud, 1986

Ce que j’écris :

La phrase qui tue :

Peu m'importe.
Peu m'importe quoi ? Je ne sais 
pas ; peu m'importe.
                    Fernando Pessoa

Classement par auteurs

Haïku !!!

Sans savoir pourquoi
                     j'aime ce monde
   où nous venons mourir___

                 Natsume Sôseki

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