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De toutes [les] défaillances de l’amitié, de tous [ses] inconvénients, il n’est qu’un moyen de se préserver : avoir la précaution de ne pas aimer trop vite et de ne pas donner son affection à des personnes qui n’en sont pas dignes. Or ceux là sont dignes d’être nos amis que rend aimables leur être intime. L’espèce en est rare. Eh oui! sans doute, toutes les belles choses sont rares et rien n’est plus difficile que de trouver quoi que ce soit d’absolument parfait dans son genre. Mais beaucoup d’hommes ne reconnaissent de valeur qu’aux choses qui sont matériellement d’un bon rapport et ils aiment leurs amis comme on aime le bétail, à proportion du profit qu’on en attend.
Ils ignorent donc l’amitié la plus belle et la plus conforme à la nature, celle qui est une fin en soi et qu’on recherche pour elle-même et ils ne savent pas juger d’après eux-mêmes de la signification vraie de l’amitié, de sa grandeur. Chacun en effet aime son propre moi et ce n’est pas dans l’espoir d’obtenir de soi une rémunération de cet amour, mais parce que son moi lui est cher par lui-même. Si cette façon d’aimer ne sert pas de modèle à l’amitié, on ne pourra jamais être un véritable ami, car un ami vrai est pour son ami un second lui-même. Quelque chose de tel, qu’on l’observe, se voit chez les bêtes, celles qui volent, celles qui nagent et aussi chez les animaux terrestres, apprivoisés et sauvages : ces êtres s’aiment d’abord eux-mêmes (c’est là un instinct qui existe de naissance au même degré en tout vivant) puis en désirent, en recherchent d’autres de même espèce auxquels ils s’attachent, c’est là l’effet d’un besoin, d’une sorte d’amour qui ressemble à l’amour humain et combien cela est plus naturel à l’homme qui, tout en s’aimant lui-même, réclame un autre être dont l’âme se mêle à la sienne au point qu’ils ne fassent, peut-on presque dire, qu’un en deux corps.

***

Cicéron, Laelius, De Amicitia, XXI, 79-81

Tableau : Le Jeune Cicéron lisant, fresque de Vincenzo Foppa de Brescia, datée vers 1464

Quant à l’erreur et incertitude de l’opération des sens, chacun s’en peut fournir autant d’exemples qu’il lui plaira, tant les fautes et tromperies qu’ils nous font, sont ordinaires. […]
Qu’on loge un philosophe dans une cage de menus filets de fer clairsemés, qui soit suspendue au haut des tours de Notre-Dame de Paris , il verra par raison évidente qu’il est impossible qu’il en tombe, et si (1), ne se saurait garder (s’il n’a accoutumé le métier des recouvreurs (2) ) que la vue de cette hauteur extrême ne l’épouvante et ne le transisse. Car nous avons assez à faire de nous assurer aux galeries (3) qui sont en nos clochers, si elles sont façonnées à jour (4) encore qu’elles soient de pierre. Il y en a qui n’en peuvent pas seulement porter la pensée. Qu’on jette une poutre entre ces deux tours, d’une grosseur telle qu’il nous la faut à nous promener (5) dessus: il n’y a sagesse philosophique de si grande fermeté qui puisse nous donner courage d’y marcher comme nous ferions, si elle était à terre. J’ai souvent essayé cela en nos montagne de deçà (6) (et si suis de ceux qui ne s’effrayent que médiocrement de telles choses) que je ne pouvais souffrir la vue de cette profondeur infinie sans horreur et tremblements de jarrets et de cuisses, encore qu’il s’en fallût bien ma longueur que ne fusse du tout au bord, et n’eusse sur choir(7) si je ne me fusse porté à escient au danger. J’y remarquai aussi, quelque hauteur qu’il y eût, pourvu la diviser, que cela nous allège et donne assurance, comme si c’était chose de quoi à la chute nous pussions recevoir secours; mais que les précipices coupés (8) et unis, nous ne les pouvons pas seulement regarder sans tournoiement de tête: « ut despici sine vertigine simul oculorum animique non possit(9) », qui est une évidente imposture de la vue. Ce beau philosophe (10) se creva les yeux pour décharger l’âme de la débauche qu’elle en recevait, et pouvoir philosopher en liberté.

Bien loin après cette chute ironique et de nombreux autres exemples, ayant postulé que la pensée naît des sens, Montaigne finit donc par déduire de l’incertitude des sens, celle de la pensée et de la philosophie-même.

Vocabulaire : 1. Et pourtant- 2. Couvreur- 3. De nous rassurer grâce aux galeries- 4. A claire voie- 5. Pour nous promener- 6. Les Pyrénées- 7. Je n’aurais pas pu tomber sauf si je m’y étais exposé exprès (« a escient »)- 8. Abrupts- 9. « Si bien qu’on ne peut regarder en bas sans que le vertige saisisse et les yeux et les esprits » (tite live) – 10. Démocrite, philosophe grec.

***

Michel Eyquem de Montaigne, Essais, livre II, chapitre 12 : « apologie de Raymond Sebond », 1592

Ce que j’écris :

La phrase qui tue :

Peu m'importe.
Peu m'importe quoi ? Je ne sais 
pas ; peu m'importe.
                    Fernando Pessoa

Classement par auteurs

Haïku !!!

Sans savoir pourquoi
                     j'aime ce monde
   où nous venons mourir___

                 Natsume Sôseki

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